Remise en questions

J’ai une forte capacité à me remettre en question, mais genre très forte. Surtout si on me fait des reproches. La moindre remarque qui me parait absurde au premier abord entraine une vérification de mes sources, avant d’assurer que non, je ne me trompais pas… ou de changer ma pratique parce que oui, je me trompais. C’est vrai avec les patients, et avec mon maitre de stage, bien sûr. Puisque le but est de me faire progresser, non ?

Mais là je ne sais plus. Je n’ai pas de réponse à mes questions.

Quand je m’interroge sur la prise en charge de ce tympan un peu rouge : faire revenir l’enfant pour surveiller le tympan ? lui donner des antibio tout de suite ? On me répond que j’aurais du mettre oroken/prednisone/pivalone, « D’ailleurs qu’est ce que tu risques à lui mettre ce traitement ? »

Quand je m’interroge sur le choix de l’antibio de l’otite, devant la sensibilité diminuée  à la pénicilline de certains pneumocoques, on me dit que je ne remets jamais en question les cours magistraux des profs de fac jamais sortis de leur CHU, que les résistances n’existent pas hors de l’hôpital. Je me dis donc  on met de l’amoxicilline, puisqu’il n’y a pas de résistance ? La réponse est non on met de l’orelox.* Je ne comprends rien.

Quand j’explique longuement au patient pourquoi je ne lui mets pas de spray-débouche-nez,  à cause des effets secondaires, surtout chez lui qui a de la tension, on me répond que le cachet-débouche-nez (que je trouvais bien pire) ça marche bien,  « les AVC je n’en ai jamais vu depuis le temps que je suis installé ».

On balaie mes interrogations en me renvoyant à l’importance de l’ »expérience personnelle » et au choix du patient.

Du coup, je me remets en question, je demande si mon maitre de stage a l’impression que je ne laisse pas de place au choix du patient ? J’ai l’impression pourtant, je discute à chaque consultation,  je fais parfois un bilan « pour rassurer », je donne des médicaments pour la toux parce que « là c’est plus possible docteur il me faut quelque chose pour dormir », je change de marque pour une même DCI parce que « ce comprimé-là, il ne me fait rien »….

Mais la réponse est toujours la même : il ne faut pas que je le prenne pour moi ! Je n’ai pas le droit de dire qu’on a jugé ma prise en charge, ce n’est pas un jugement car tout se vaut… Toutes les prises en charge sont bonnes, de l’association paracétamol/sérum phy au triplet antibio/corticoïdes/spray-débouche-nez car « dans les rhinopharyngites, il n’y a pas d’études qui étudient les traitements, et quand il y en a c’est sur 30 patients, c’est ridicule ».

A chaque remarque-que-je-ne-dois-pas-prendre-pour-moi, je cherche (oui j’ai vérifié si on met des antibio et des corticoïdes dans la rhinopharyngite, je cherche tout, je n’ai aucune confiance en moi je vous dis !). A chaque remarque, je ne ramène pas les études en stage la semaine d’après parce que je ne veux pas revivre la discussion qui m’est pénible. Parce qu’à chaque fois que j’ai essayé, j’ai entendu que je suis trop scientifique et que j’oublie l’expérience personnelle et le choix du patient.

A chaque remarque, mon amoureux en a marre de me récupérer toute pas sûre de moi le soir. A chaque remarque, mon ulcère progresse…

 

* Désolée pour les non médecins qui passeraient par là, cette question m’a tellement embêtée que je l’ai mise telle quelle. En gros: les bactéries qui donnent des otites sont partiellement résistance à un antibiotique courant, l’amoxicilline, donc soit il faut augmenter les doses, soit mettre un autre antibiotique. Si on pense qu’il n’y a pas de résistance, on devrait logiquement mettre de l’amoxicilline sans scrupule.

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A propos BabydoOc

Interne en médecine générale à Miniville, se demandant où elle va, par quel chemin et dans quel état...
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14 commentaires pour Remise en questions

  1. Tu as 100 % raison, sur toute la ligne. C’est ton prat qui fait absolument n’importe quoi (il n’est malheureusement pas le seul) On ne met pas d’oroken dans les otites. On privilégie en effet l’amoxicilline 90mg/kg/j (l’orelox est possible en alternative) On ne mets JAMAIS d’antibiotiques et de corticoïdes dans les rhino pharyngites. Les vasoconstricteurs sont en effet contre indiques en cas d’HTA et en effet risque d’AVC. Bref, l’attitude de ton prat est contraire à la quasi totalité des recommandations de bonnes pratiques actuelles. Sa petite expérience ne vaut rien face aux études / données de la science et de la pharmacovigilance. On peut adapter au patient sans faire n’importe quoi, je te rassure. Tu es tombée sur un mauvais maître de stage. Du courage à toi.

  2. Babeth dit :

    Eh ben moi ça me plairait bien d’avoir un médecin qui se pose autant de questions, ça m’éviterait de repartir avec des ordos longues comme un roman de Balzac à chaque consultation 🙂

  3. Laug62 dit :

    C’est un billet qui fait résonner en moi beaucoup d’espoir. Décidément les jeunes médecins « assurent ». C’est normal de douter. Le doute c’est la réflexion, l’intelligence, l’humanité. Et quoi de plus humain que la médecine? Avec le temps vous concilierez le doute et l’expérience. Vous garderez toujours en vous la question mais sans la douleur.
    Bien amicalement…

  4. Marc dit :

    Bonjour
    Tu as « tout juste » : tu t’intérroges et tu te poses des questions.
    Alors il faut que tu fasses ce que tu crois juste .
    La médecine n’est pas une science mais un art qui tient compte de la science ( des études , de certaines recommandation mais il y en a de mauvaises) et de tout le reste .
    Soigner les patients , ce n’est pas suivre « aveuglément » les recommandations car alors plus d’humanité.
    C’est bien la difficulté de soigner , il n’y a pas de « vérité ».
    Ce serait pourtant confortable .
    Donc fait ce que tu ressens que tu dois faire en tenant compte de tout ce que tu sais sans écouter obligatoirement tous les conseils ( le mien étant inclus)

    Bon courage et bravo car tu es sur la bonne voie.

  5. doudou13314682 dit :

    je suis d’accord avec Stéphane dans les cas cités, ; la réserve est l’inégalité réflexive:il est facile de dire:il est nul il n’applique pas les recos c est beaucoup plus difficile de constater ou d affirmer que la reco ne vaut pas tripette ce qui est souvent le cas mais nécessite de la lire entiérement de dépister les syllogismes, les »accords professionnels » mis au milieu du 1A,les points non traités voire quand on est plus avancé la biblio omise ou les conflits d’intéret
    donc en dépit de l’anxiété et de la nécessité comme disait Sackett l’EBM une question quotidienne!

    • BabydoOc dit :

      Merci à tous pour vos réponses/encouragements.
      Pour doudou: c’est justement ce qu’on me reproche, de dire « il est nul il n’applique pas les reco ». En fait d’une part, je ne parle pas comme ça, je cherche à comprendre ce qui a fait la différence entre la reco sur le papier et le traitement mis en oeuvre « dans la vraie vie » (par exemple dans le carnet de santé c’est écrit rhinopharyngite mais en fait le médecin était dans le doute sur un tympan, avec une famille qui « veut des antibio », c’était la 10e cs de ce type là d’affilée… tout ce qui joue et qui n’est pas écrit dans le carnet de santé). D’autre part quand mon maitre de stage souhaite « démonter » une reco, il ne dit « elle est pourrie » ou « les études sont faites sur 30 patients » sans me donner d’exemple précis, mais en me demandant, à moi, de ramener des études pour défendre la recommandation dont je me prévaut. Et quand je demande des précisions, il me dit que je suis manipulée par mes profs de fac/CHU et que je ne remets rien en question. C’est décourageant. J’ai parler dans un article de mon plaisir à chercher la petite bête dans les dossiers de commission de transparence des médicaments pour mettre en défaut les représentants de labo. Je suis assez bonne en lecture critique, et surtout j’aime ça, je n’attends que ça qu’on attire mon attention sur les défaillance d’une recommandation…

      • fifetta dit :

        je pense que tu as raison de te battre un peu…tu es aussi peut etre tombée sur un maitre de stage un peu difficile lol
        Globalement je trouve que les recos sont plutôt pas mal faites. Dans l’otite par exemple, tu as raison, les dernieres recommandent l’amoxicilline en 1e intention. l’orelox ne fonctionne plus.
        Quand à la rhinopharyngite, je n’ai aucun probleme avec mes patients, à leur prescrire du paracetamol et j’avoue un peu de pivalone pour le confort (mais je ne prescrits presque jamais de decongestionnants). Quelques uns reviennent (rares) mais la plupart guerissent tout aussi bien de leur rhinopharyngite. J’arrive même progressivement à avoir le même type de prise en charge pour la bronchite (pas si simple, mais petit à petit on y arrive même à échapper au mucomyst lol. )
        Je me souviens que j’avais eu les mêmes soucis en debut de stage praticien. ça ira mieux quand tu seras maitre de tes prescriptions!

  6. Ne t’excuses pas de vouloir faire les choses correctement. 🙂

  7. delphine dit :

    Etre maître de stage en période de pénurie, c’est respectable. Le problème, c’est que pour certains maitres de stage, apprendre la médecine, c’est juste apprendre à copier leur mode d’exercice et leurs prescriptions. Premier point. Ensuite, se remettre en cause par rapport à ses habitudes de prescription, c’est douloureux, ça implique qu’on ait pu mal faire. Deuxième point. J’ai, moi, un souvenir récent et cuisant d’un stage où mon maitre de stage ricanait derrière mon dos lors des consultations où il me laissait aux manettes. Heureusement qu’il y avait un autre maitre de stage pour débriefer et me rassurer! Tu as raison. C’est ce qui compte.

  8. wain" dit :

    Babydoc, ça me semble normal de douter ds ce métier, et surtout qd on est encore un babydoc…dont l’expérience ne vient pas biaiser la lecture des dernières recommandations de bonne pratique ,non ?
    difficile de prendre le juste recul devant une critique mal formulée, qui est donnée sans tact, mal formulée, ne portant pas sur le fond mais englobant la personne… l’important est au moins de pouvoir, à froid, faire la part des choses .

    quant aux questions soulevées, j’imagine que si tu as un jour ta propre patientèle, tu y répondras d’ « expérience » au moins d’un point de vue pratique : faire revenir tel enfant pr vérifier son tympan parce que tu sais qu’il guérit moins qu’un autre, demander à une mère de patienter et de n’utiliser l’ordo d’ATB parce que tu sais qu’elle ne veut pas d’ATB « pour avoir un médoc », mais que ça lui évitera de revenir si ça guérit pas spontanément, etc…

  9. dalidaleau dit :

    Lisant ton histoire et ton commentaire, Il y a forcément manipulation (à quelque échelle que ce soit)……narcissique ( peut être). La souffrance ressentie correspondant à la destruction de tout ton cadre de pensée sans arguments pertinents…si ce n’est l’expérience.
    Mais l’expérience sans savoir actualisé c’est comme « la science sans conscience »…. « ce n’est que ruine de l’âme ». (Rabelais)

  10. christophe PIGACHE dit :

    la vérité est dans l’EBM qui n’est pas la médecine basé sur les preuves (« enfin si mais on manque encore trop d’étude pour démontrer que c’est cela le plus efficace)
    c’est le trépied ce que veux le malade , se que pense le docteur et ce que dit la sciences les études et le fac,après l’important c’est que le tout soit équilibré ,et j’ai bien l’impression que cela sois le cas ,quand tu décris ta manière de faire .
    être trot dogmatique , trop dans son expérience personnelle ,ou pire dire oui a tout ce que veut le patient ce n’est plus être un médecin compétant
    signé un MSU qui vous veut du bien

  11. itOtO dit :

    C’est justement tout remettre en question que est la bonne attitude! Dans le cas present le trepied atntibio/crticoides/prednisone c’est pas issus d’un experience medical clinique mais simplement du gait que ca prend moins de temps que d’expliquer longuement au patient le pourquoi du comment. Et quand on explique nos choix c’est tres rare que le patient ne s’y range pas, mais ca prend du temps de la reflexion….
    Et ce n’est pas une attitude qu’on ne retrouve que chez le praticien, a l’hopital c’est pareil…

  12. Montagne-math dit :

    Je te rassure, tu n’es pas seule a ressentir tout ça!! J’avais assez mal vécu mon stage prat pour les memes raisons. Je sortais d’un stage hospitalier très formateur (en plus avec des pediatres excellents qui étaient loin de prescrire n’importe quoi a tout va) et on me collait a tort l’étiquette de « l’hospitalière », la trop rigoureuse, qui voulait appliquer les recos, tout en essayant d’apprivoiser tout ce qui gravite autour d’une consultation de MG. Ces choses la nous echappent completement en 1er stage prat, c’est tres déstabilisant. et les maitres de stage ont qd meme un malin plaisir a nous envoyer au feu avec un patient qu’ils savent difficile, pour ensuite debrieffer, enfin surtt pour te montrer que « tu as galéré », et que « tu vois, la médecine générale, c’est pas aussi facile que l’hôpital!! ». je trouvais ca injuste, et totalement in-formateur, moi qui voulais justement trouver ma place en tant que MG responsable, en soins primaires, prévention, education du patient, a l’écoute. Finalement, apres le bapteme du feu pdt 6 mois, je fais maintenant un SASPAS en rural, (j’ai voulu me le prouver et leur prouver que je n’etais pas l’etiauette au’ils m’avaient collée) Je suis avec des maitres de stage tres différents, et moi aussi j’ai eu le temps de changer (rempla, huma en afrique) et la, tout se passe merveilleusement bien. Les debriefing ont pris une toute autre tournure, il s’agit bien d’un echange avec ses « pairs » et non des lecons de vie, ou des paroles intimidantes du type « moi je fais 60 actes par jour… ».
    La bonne formation en medecine, le compagnonnage réussi, sont liés aux rencontres humaines, et au moment ou on les fait. Je manquais peut etre de confiance en moi au moment du stage prat, et qd on montre une faille, facile de sy engouffrer. Aujourdhui, est-ce que mes maitres de stage sont différents, ou c’est moi?

    Pour ce qui est du 6e sens du médecin généraliste, ton MSU n’a pas completement tort, mais en tant qu’interne, il ne faut pas se leurrer… difficile de le ressentir car l’expérience y est pour beaucoup.

    Continue a te poser des questions sur ton exercice, car c’est la clé de voute pour arreter de faire une medecine empirique, (raccourci trop facile, pouvant mettre la santé des gens en danger, sans parler des problemes de santé publique) mais ne te torture pas. Le fait de s’interroger et de chercher des réponses fait que tu es deja un medecin exceptionnel.
    Alors, courage.. et confiance!!!!

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