Jeune fille la nuit

Une nuit. De garde « d’étages ». Pour la première fois. Appel d’un service pour une patiente qui a mal malgré les traitements. Présentation rapide par l’infirmière, elle a un cancer de l’ovaire et toujours mal malgré la morphine…

J’entre dans la chambre : deux femmes, un bug. Laquelle est la patiente ? A qui je dois parler, moi ? Une seconde, une éternité. Bon. Celle qui est dans le lit d’appoint c’est sa mère, parce que merde merde merde c’est une gamine, ma patiente ! 16 ans peut-être… Mais on m’avait pas dit que le cancer de l’ovaire ça pouvait être à 16 ans. Merde merde merde. Elle est frêle avec un gros ventre, ça la bouffe de l’intérieur, ça va gagner de toutes façons… Mais elle a encore mal, elle le dit tout bas, elle n’y croit plus, sa mère explique la moitié…

A quoi va me servir la palpation ? Je vais pas découvrir un grand signe clinique qui va la révolutionner, la patiente… J’effleure son ventre plus pour prendre le temps de rassembler mes idées et de la laisser parler un peu, pour savoir si la douleur à changer, pour savoir s’il y autre chose. Non c’est pareil, ça ne change pas. Elle a mal.

Merde merde merde, je vais voir le dossier… Elle a tous les traitements antalgiques que je connais, même ceux que je connais pas. J’attrape le Vidal : au dessus de toutes les doses connues, pas de protocole prévu si ça empire. Je fais quoi moi ? Grands Dieux de la médecine qui veillez sur moi, je fais quoi ? Je suis toute petite, je sais pas faire, je sais écouter mais ça sert à rien, je voudrais lui dire qu’on va faire quelque chose…

J’appelle un de mes collègues de garde aux urgences, qui sait que c’est ma première garde et qui a fait de la cancéro, il me conseille. Je rajoute un truc, je vais le dire à la patiente, je ne saurai jamais si ça marche, elle a compris mon incompétence, elle ne réclamera pas plus… Elle m’a touché au cœur.

Rétrospectivement je me suis dit qu’il y avait peut être autre chose que juste cette douleur… de l’angoisse, le besoin de parler…  de sa part ou de celle de sa mère… Mais de jour, avec ma patiente que je connais, j’y aurais pensé. La nuit, quand je me sens toute petite, fatiguée, et que je (re)découvre que la maladie est injuste, je n’y arrive pas, tout simplement.

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A propos BabydoOc

Interne en médecine générale à Miniville, se demandant où elle va, par quel chemin et dans quel état...
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Un commentaire pour Jeune fille la nuit

  1. Docmam dit :

    La nuit, on a beau la savoir, on est rarement en mesure d’apporter le soutien nécessaire… J’en beaucoup de souvenirs de garde de nuit où je me dis après coup « elle avait besoin de parler, elle était angoissée »… et moi j’étais incapable de lui apporter ça, parce que j’étais crevée, paniquée, stressée… pas évident…

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