Qu’est ce que je fous là ?

De zéro à dix-huit ans j’ai voulu être (dans le désordre) pâtissière, danseuse, vétérinaire, chercheuse en mathématiques (oui, pour chercher quoi ? mystère), pianiste, égyptologue, astrophysicienne, chanteuse dans un groupe de rock, éleveuse de chèvres dans le Larzac, exobiologiste… et pas médecin.

Enfin ça a du me traverser l’esprit mais pas assez longtemps pour que je m’en souvienne.

Déjà j’aime pas les gens. Bon. C’était mal parti. Et puis je suis un peu solitaire, j’aime les livres. J’ai longtemps cru que les choses importantes à savoir étaient toutes dans les livres.

Pragmatique, en terminale je voulais faire ingénieur, et puis après une réunion sur le sujet avec le conseiller d’orientation je me suis dit qu’ « améliorer la productivité de mon entreprise » comme but de mon travail ça n’allait pas. Alors je voulais être chercheuse. Faire de la SCI-EN-CEUH. De la science utile aux gens, donc médecine.

Et puis c’était là ou il y avait le plus de matières que j’aimais bien. Pas trop de math et de physique, plein de bio, et des sciences humaines. Donc j’ai fait médecine pour faire chercheuse en biologie.

La P1 ne m’a pas vraiment aidé à aimer les gens, vu que c’était un peu comme la guerre… J’en ai fait deux, des P1, en étant pas très sûre que c’était le meilleur des choix. Et puis je suis passée, ça m’a évité de choisir, j’avais réussi médecine, je serais donc médecin. Voilà. Pour faire de la recherche en bio. Toujours. Je pensais à biochimiste ou physiologiste, je trouvais ça classe de connaitre tout le fonctionnement du corps humain, du général au moléculaire.

J’en suis encore désolée pour ceux qui ont raté la P1 et qui voulaient faire ça depuis l’âge de 5 ans. Je trouve ça horrible ces rêves brisés. Certains réclament un entretien de motivation des étudiants. Si un tel entretien existait, je ne serais jamais passé en 2e année. Et bon finalement j’adore ce que je fais, mais ce fut long.

En P2 j’ai voulu arrêter. J’ai été balancée en stage, comme ça sans rien. Je l’ai très mal vécu. La simple évocation me ramène encore une boule dans le ventre. Je n’avais aucune idée de ce qu’on attendait de moi. Je ne savais pas si je pouvais demander à faire des choses, à voir des gestes qui m’intéressaient. Je ne savais pas parler aux patients. Et ça personne ne vous l’apprend. Et ça n’est pas dans les livres… On m’a engueulée parce que je ne décrochais pas le téléphone (ben je sais jamais qui est la personne demandée alors je décroche pas ?). On m‘a reproché de ne pas demander à aller voir les « gestes intéressants » (où ? quoi ? comment ? Pourquoi on m’a pas dit que j’avais le droit d’y aller ?). J’avais envie qu’on me prenne par la main pour me montrer des trucs. J’avais l’impression de devoir forcer les autres à m’apprendre des choses… Et je n’avais envie de forcer personne.

J’ai continué ma P2 pour avoir un équivalent de licence en fin de 3e année. Et partir.

Et puis l’été après ma P2 j’ai bossé en maison de retraite comme aide-soignante. Et j’ai appris à aimer les gens malades. J’ai appris à respecter les corps douloureux, les esprits emmurés derrière la démence. J’ai aimé le sourire des vieilles dames quand on avait pris le temps de bien les coiffer, ou quand on rajoutait de la confiture dans le « pèpèt »*. J’ai aimé les après –midi où on avait un peu de temps, jouer aux dominos, me faire étaler au scrabble. J’ai appris à toucher les corps, à prendre la main pour guider ou pour apaiser…

Je n’ai pas eu de super mentor qui m’a montré comment faire. J’ai même été en désaccord complet avec certaines aides-soignantes blasées qui ne voyaient plus la beauté de leur métier. Alors pourquoi ce boulot à changer ma vision du travail que je voulais faire ?

Je crois que ce sont les patients qui m’ont appris à les approcher, à les aimer. Je n’aime toujours pas beaucoup les gens, mais j’aime les patients. J’ai une sorte de double personnalité. Le même connard que je vais mépriser dans la vraie vie, quand il a mal, je suis disponible pour lui.

A la rentrée en troisième année, je voulais être médecin. Peut être gériatre, mais en tout cas médecin.

J’ai encore beaucoup tergiversé après mais c’était un début…

*Le pèpè ou pèpèt est l’horrible mixture de REM écrasés dans du café au lait qui constitue le petit déjeuner de ceux qui ne peuvent plus mâcher. J’envisage d’arrêter de m’alimenter quand j’en serai là.
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A propos BabydoOc

Interne en médecine générale à Miniville, se demandant où elle va, par quel chemin et dans quel état...
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8 commentaires pour Qu’est ce que je fous là ?

  1. Naï dit :

    C’est très intéressant, j’ai vécu exactement la même chose avec les enfants 🙂
    J’aime pas les enfants en général, et les sales gosses en particulier, et pourtant je suis monitrice d’équitation et j’aime beaucoup mes cavaliers, petits comme grands. Ils me le rendent bien d’ailleurs.
    C’est vraiment bizarre la vie !

  2. Borée dit :

    Bienvenue dans la blogosphère ! Un joli billet et un joli parcours.
    Je crois que c’est un peu le lot commun de beaucoup de carabins d’osciller entre diverses options au fur et à mesure de notre avancée, des stages, des rencontres.
    J’ai également commencé médecine avec l’idée de faire de la recherche et de sauver le monde et, finalement, moi aussi j’ai appris à aimer le contact humain. Finalement, la médecine générale s’est imposée pour cette richesse humaine.

    • BabydoOc dit :

      Oui en fait en discutant plus tard avec d’autres internes je me suis rendu compte que beaucoup avaient eu le même ressenti lors des premiers stages. Mais sur le coup j’avais l’impression d’être la seule à découvrir le contact humain (et le monde du travail) et que c’était une évidence pour tout le monde… Je crois que c’est pour ça que je raconte ça, parce que de l’extérieur les médecins ont l’air d’être des humanistes-nés (ou devraient l’être) .

  3. Roxane dit :

    Je suis actuellement en P1, et je consulte fréquemment des blogs médicaux, exactement pour ça. Pour le « qu’est-ce que je fous là ? » qui revient tout le temps. Bonne élève, sérieuse. On m’a toujours dit que j’irai loin. J’ai toujours compris que ça voulait dire être médecin. J’ai accepté ça sans réfléchir. Devenir médecin ça veut dire réussir sa vie. Alors allons-y. Et voilà, et c’est tout, maintenant c’est parti. Le travail acharné et le stress, la solitude. La haine perceptible des autres étudiants envers ceux qui s’en sortent bien, qui sont aussi perdus que moi, qui ne savent pas s’il faut être là, aider les autres, ou s’il faut les écraser, après tout c’est le but du concours, être le meilleur. Pour réussir en médecine, pour avoir le droit d’être présent pour les gens, il faut commencer par être égoïste et souhaiter que ceux qui ont le même but que nous se vautrent au concours ? Je trouve ça terrible. Et puis surtout, surtout, je me sens coupable d’être là, d’avoir une chance d’avoir ce concours (pas cette année, celle d’après, je ne me fais pas d’illusions) alors que je n’ai jamais rêvé d’être médecin. Je n’ai juste jamais envisagé autre chose, mais ce n’est pas une vocation. Alors je me raccroche à ce que je lis par-ci par-là, j’essaie de comprendre ce qui devrait me motiver, me donner du courage, et l’envie de réussir. Et finalement je commence à penser que c’est juste une question de temps, que ça viendra, petit à petit. Ce que tu racontes me rassure. Alors merci.

    • BabydoOc dit :

      Oui la P1 est difficile tellement éloignée de la vraie vie. Pour l’aspect compétition, je pense qu’on sélectionne beaucoup d’étudiants qui aiment la compétition en P1. C’est dommage.Je crois que tu n’as pas besoin de vouloir marcher sur les autres pour y arriver. Encore moins maintenant qu’il n’y a plus de guerre des places dans les amphi, plus besoin de venir à 5h le matin pour avoir une chance d’être devant.
      En P1 j’avais l’impression que je n’y arriverais jamais car je n’avais pas envie de me battre. Et puis j’ai trouvé un petit groupe avec lequel il n’y avait pas de compétition, on se partageait nos cours, on travaillait ensemble… et surtout j’ai rencontré des gens qui ne faisaient pas médecine, qui ne comprenaient rien à cette ambiance, et qui s’en tapaient que je réussisse mon année.
      Après pour moi médecine était tellement pas une vocation que j’avais pleins de plans B si je ratais P1, dont aucun dans le domaine du soins, ça aide à relativiser. Si tu rates, tu changes, si tu réussi, ben tu fais médecine.

      Voilà. Je suis contente si tu te reconnais un peu dans ce que j’écris. C’est que ça valait le coup de le sortir de mon disque dur 🙂

  4. Kaguya dit :

    Joli post d’introduction ! Ca donne envie de poursuivre la lecture. C’est très bien écrit ! Et sans fausse pudeur, j’aime ça.

    http://bureauplaintes.wordpress.com

  5. Docmam dit :

    Oui ça valait le coup, je pense qu’on est plein à se retrouver dans beaucoup de ce que tu dis…
    Moi j’aime pas les gens non plus, mais je m’aperçois que ça n’empêche d’apprendre à aimer ce métier, et y trouver de l’épanouissement…

  6. basically we are looking for young mind, that is determined to accomplish whatever task given at all cost and.

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