Un post qui n’a pas l’air trop dans l’esprit de Noël comme ça… la fête les cadeaux les bisous… et pourtant peut être que si, mon esprit de Noël à moi en tout cas…
Je n’ai jamais eu beaucoup d’amis en médecine. Ça date de la P1. Trop de travail, trop de compétition. Envie de parler d’autre chose, de voir d’autres gens, des gens qui ne comprennent pas mes cours et qui s’en fichent, qui veulent parler livres, ciné, musique…
Et puis je suis devenue interne et je suis partie. Loin.
A l’internat les internes sont logés tous ensemble. Les chambres et appartements des internes sont tous les uns au dessus des autres dans le même bâtiment, la porte d’en face, le palier d’au dessus : que des internes. Deux portes à passer pour ne pas passer sa soirée seul. On vient de partout on se retrouve dans cette ville, on est dans la même galère, on est là depuis quelques semaine, on est copains de fait.
Un soir normal à l’internat. On va chercher les collègues pour manger, on jette un œil au menu de l’internat qui définitivement ne nous inspire, pas, on opte pour une virée au MacDo. On discute, on débriefe de notre journée nos patients nos gardes. Soirée sympa.
De retour chez moi, je vois un appel manqué sur mon portable, resté en charge sur mon bureau. Sur le répondeur un simple message de mon père « J’appelais juste pour te donner des nouvelles ». C’est assez bizarre pour être relever. C’est pas son style. Malgré l’heure tardive, je décide de le rappeler tout de suite.
Et mon père me dit que ma mère vient de filer à l’hôpital pour faire de nouveaux examens parce qu’elle a « une tache à la radio d’os et une à la radio de poumons ». Mon père a vu la radio « ça fait vraiment une tache très blanche sur l’os, bien ronde, bien nette, tu vois, beaucoup plus blanche que l’os autour, tu vois ? » Oui, je vois. Trop bien même.
Je suis toute seule dans une ville nouvelle, avec des copains que je ne connais que depuis les quelques semaines du début de mon internat. Monours est loin. Il est tard, il doit dormir. Je suis toute jeune interne, je ne suis pas très forte en médecine, les taches sur les radio, ça n’a rien à voir avec mon stage…
Deux taches putain ! Une tache OK mais deux ? Je n’ai pas d’autre idée. Je ne sais pas. Je ne veux pas savoir. Je sais que les étudiants en médecine sont hypocondriaques, qu’on voit tout en pire. Je n’ai qu’une idée en tête et un monsieur inquiet au téléphone. « Alors Papa on disait que j’avais rien entendu, hein ! Moi j’ai passé une soirée sympa au MacDo, bisou, bonne nuit, on se voit le weekend prochain. »
Voilà. J’en suis sûre. Ma mère a un cancer. Je sais pas d’où, mais deux localisations, je n’ai pas d’autre idée. A l’hôpital ils sont inquiets, mais personne n’a dit le mot. C’est trop tôt. Il faut d’autres examens. Biopsie. Confirmation anatomopathologique. Bilan d’extension. Tout ça.
Sauf que moi j’ai mon Papa au téléphone, tout seul chez lui avec sa femme à l’hôpital, et j’ai compris. Ou je crois avoir compris. Ou j’aimerais avoir mal compris.
Alors je fais ce que je sais faire, ce que je peux faire sans dire la peur qui m’envahit progressivement : j’écoute. J’écoute ses peurs à lui, je dis il faut des examens en plus, ça sert à rien de se faire des plans comme ça dans sa tête, attendons d’en savoir plus… Oui c’est peut-être une mauvaise nouvelle mais on ne sait pas attendons.
Qui est-ce que je cherche à convaincre, mon père ou moi ? Les deux, surement.
Je finis par raccrocher. Je vais toquer à l’étage au dessus, voir si quelqu’un est encore réveillé. Je trouve quelqu’un à qui parler. De la certitude qui m’envahit, des autres possibilités, des apports des différents examens. Quelqu’un à qui parler avec mes mots, sans expliquer les termes médicaux, quelqu’un a qui je peux dire j’ai deviné putain de merde, juste deux taches et j’ai conclut que c’était finit. Quelqu’un à qui demander s’il a une autre idée, s’il te plait juste une option bénigne qui te viendrait à l’esprit, dit la moi, je t’en prie.
Quelqu’un qui comprend que je sois angoissée avec si peu de choses. Le lendemain mon entourage me dira « Pour l’instant c’est juste des taches, ils ont dit qu’on ne savait pas à l’hôpital, attendons d’avoir plus de résultats». Les même mots que j’ai utilisé pour mon père. Sauf que je l’ai dit pour cacher ma peur loin de la conversation. Sauf que ma peur est une certitude. Et que c’est bon de sentir que je ne suis pas folle d’avoir si peur.
Ce soir-là j’ai vraiment regretté de savoir. J’ai regretté d’être médecin. Mais j’ai aussi ressenti le besoin d’être avec mes pairs.
Ce soir-là je me suis fais un ami médecin, je ne sais pas ce que j’aurais fait sans, et je l’ai gardé.