Je pars, désabusée.
Mon entourage proche me dit « Tu as bien raison, avec le bébé qui arrive et tout ça… Pars. Les conditions de travail en médecine libérale c’est pas possible… »
Mes maitres de stage me disent « Tu ne vas quand même pas t’en aller ? On est déçus, on te forme et tu t’en vas ! »
Je n’ai pas envie de ne pas jamais savoir à quelle heure je rentre. Je n’ai pas envie de ne faire la cuisine que le weekend. Je n’ai pas envie d’attendre la retraite pour me mettre au yoga ou à la poterie ou au jardinage. Je n’ai pas envie d’imposer à mon conjoint de changer ses horaires pour s’occuper seul du bébé qui arrive. J’ai envie de voir mon bébé, d’en profiter.
Je n’aime pas qu’on me demande « ce que je vais faire de mes journées» si je prolonge mon congé maternité pour être plus longtemps auprès de mon enfant.
J’ai envie d’un travail où la prévention à toute sa place. Je n’ai pas envie de donner des placebo aux gens pour que la consultation aille plus vite. Je n’ai pas envie de faire quelque chose « pour que le patient revienne » ou « pour qu’il soit content ».
J’ai envie d’un travail où la formation continue est une partie du travail, où elle est indépendante, où elle ne se fait pas au détriment de ma soirée en famille.
J’ai envie d’un travail où la démarche d’évaluation est normale, acceptée, et pas vécue comme une surveillance d’une instance supérieure qui nous voudrait forcément du mal.
Ce travail qui me fait envie, c’était encore la médecine générale libérale. Avant. Pas comme ceux que j’ai vus travailler, autrement, je n’allais pas me laisser faire, non mais ! J’en avais marre de leurs remarques, j’allais leur montrer, à tous, et à moi-même, qu’on peut faire de la médecine générale ET s’organiser autrement qu’eux le font depuis des années, sans courir après les patients, les heures, les actes, en ayant une VIE à côté.
J’allais le faire…
Et puis, quelque chose s’est rajouté. Plus profond, plus compliqué.
Les insomnies, la mort et la vie qui se superposent. Le nouvel être qui occupe ma tête en même temps que mon ventre, les gens morts qui hantent mes rêves, peut être pas si morts quand je ferme les yeux, les angoisses de ne pas réussir à profiter assez, assez vite, dans le temps imparti, les phrases entendues, les « tu n’arriveras jamais » qui, insidieusement, se faisaient vérité dans ma tête.
Je suis comme ça, on me colle une étiquette et hop, je deviens l’étiquette elle-même. Je lutte, d’habitude, mais je n’ai pas la force, là.
Les réflexions, du coup, sur pourquoi faire ce travail, pourquoi vouloir soigner, pourquoi se « prendre la tête » dans le temps qui reste. Pourquoi faire un travail difficile, si prenant psychologiquement, alors qu’on n’est pas là pour longtemps, que les belles choses s’arrêtent, souvent plus tôt que prévu.
Et puis l’espoir de pouvoir faire un break. Un autre travail ? Et pourquoi pas pas de travail du tout ? S’occuper du bébé, à plein temps. Faire les coussins que j’ai dessiné il y a des années, faire des pots, faire un potager. Cuisiner. Profiter. Me réparer. Essayer autre chose.
Alors, finalement, je pars.
Désabusée et culpabilisée de ne pas "avoir réussi à faire médecine générale*". Avec tous ces patients qui cherchent un médecin traitant à Miniville, en plus.
Et Souristine a raconté son parcours là. Et ça m’a donné l’espoir qu’on peut faire autre chose et revenir après. Et puis les 24 bloggeurs ont publié leurs idées. Et puis j’ai discuté avec des collègues qui aiment la médecine de premier recours mais ne veulent pas travailler comme leurs maitres de stage ou leur remplacés.
Alors je pars. Moins désabusée qu’il n’y parait…
*Une phrase entendue par mes collègues MG, parmi d’autres, notamment "pas besoin de faire 10 ans d’études pour faire ça" et "vous (les jeunes qui partez en salariat) n’avez pas conscience de votre valeur pour accepter un salaire pareil". Une expression qui revient à dire "médecine générale = médecine libérale". Est-ce que la médecine générale est uniquement la médecine de premier recours libérale, "de ville"? C’est la définition que beaucoup donnent, je pense qu’il y a plusieurs métiers de médecin généraliste, plusieurs "débouchés" avec un même diplôme, qui lui donnent plusieurs facettes. C’est aussi pour ça que j’ai choisi cette spécialité, pour les différentes voies possibles. Je n’ai pas l’impression de ne plus être généraliste sous prétexte d’être salariée.
